DESIGN | OCTOBRE 2026 | 6 MIN READ
Comment rendre la musique visible ?
La musique commence par le son, mais la façon dont on s’en souvient ne dépend pas seulement de lui. Elle peut emprunter d’autres formes et devenir une expérience nouvelle.
WRITER jeongmin Lim
Quand on pense à la musique qu’on aime, on ne se souvient pas seulement des chansons. Des images restent associées à la musique : le design d’un album, une scène sur un plateau ou encore le logo qui lui est propre. Dès qu’elle rencontre le design, la musique dépasse le contenu que l’on écoute pour devenir un contenu que l’on regarde, que l’on possède et que l’on expérimente. En suivant des exemples où la musique se déploie sous d’autres formes, nous verrons comment évoluent nos façons de nous en souvenir et de la vivre.
La musique s’écoute avec les oreilles. Pourtant, quand on pense à un morceau qui nous est resté longtemps en mémoire, il est étrange de constater que seul le son de la chanson ne nous revient pas. On se rappelle parfois, en même temps que la musique, le moment où l’on a ouvert l’album pour la première fois, la scène où les artistes se produisaient ou encore un logo reconnaissable de loin. Même une fois la musique terminée, elle continue ainsi de vivre dans nos souvenirs sous d’autres formes. Nous nous intéresserons donc moins à la musique elle-même qu’à la façon dont elle se présente à nous.
Briser les idées reçues sur l’album.
Le packaging des albums de NewJeans fait d’abord naître une question, avant même que l’on pense au CD ou aux photocard : « À quoi pourrais-je bien l’utiliser ? » La version Bunny Bag de Get Up, paru en 2023, a été conçue, comme son nom l’indique, sous la forme d’un véritable sac. À l’intérieur se trouvent un CD, un photobook, les paroles des chansons, des photocards, entre autres. En général, quand on achète un album, on écoute la musique et on expose le packaging sur une étagère. Mais celui de NewJeans est différent. On peut l’emporter à l’extérieur ou s’en servir comme de n’importe quel autre objet. Ce qui distingue NewJeans, ce n’est pas tant ce qui a été ajouté à l’intérieur de l’album que ce dont l’album lui-même a été fait. L’expérience de posséder de la musique se transforme ainsi en usage quotidien. L’album ne se contente plus de contenir de la musique : il fait entrer l’image de celle-ci dans la vie de tous les jours.

La scène doit-elle être le décor de la musique ?
En regardant la scène de Feel My Rhythm de Red Velvet, on a l’impression non seulement d’écouter une chanson, mais aussi d’admirer un tableau exposé, une œuvre d’art. Un échantillon de l’Air sur la corde de sol de Bach se mêle à la musique, superposant des images qui évoquent la peinture classique. Le clip, les vidéos de performance et les tenues prolongent visuellement le concept musical « old and classic ». Ici, la scène diffère quelque peu d’un joli décor installé derrière les interprètes. Elle donne littéralement à voir le monde classique et étrange que l’on imagine en écoutant la musique. Ainsi, devant la scène de Feel My Rhythm, on a moins le sentiment que la musique est expliquée visuellement que celui de pénétrer un instant dans l’univers de la chanson. C’est le moment où la scène, de décor de la musique, devient une partie de celle-ci.

Quand la promotion donne à voir la musique
Pour faire connaître un album au grand public, on en fait généralement la promotion à la télévision ou au moyen de publicités extérieures. Pourtant, devant le pop-up LEMONADE d’aespa, le mot « promotion » semble quelque peu incongru. À l’occasion de la promotion de LEMONADE en 2026, aespa a présenté un pop-up au centre commercial IFC Mall, à Yeouido, à Séoul. L’espace proposait divers contenus faisant appel aux images et aux graphismes de l’album, invitant à vivre un lieu plutôt qu’à se faire expliquer l’album. Avant même d’écouter celui-ci, les visiteurs découvrent les couleurs et les images qui caractérisent sa musique. Dès qu’on explore l’espace et qu’on y prend des photos, le pop-up cesse d’être un simple lieu de promotion pour devenir un contenu à part entière. Les photos et vidéos des visiteurs se transforment à leur tour en images qui font découvrir l’album en ligne. C’est une expérience où l’on voit déjà la musique avant de l’écouter. En définitive, la promotion ne se limite pas à transmettre des informations. Elle fait découvrir l’univers de l’album avant même que l’on entende la musique, puis met en place un dispositif par lequel cette expérience se diffuse à son tour grâce aux visiteurs.

Ce dont on se souvient avant le nom
Le logo d’EXO est simple au premier regard. Il reprend l’hexagone pour former les lettres E, X et O. En y regardant de plus près, cette forme épurée remplit plus de fonctions qu’on ne le pense. Elle représente l’identité d’EXO, tout en pouvant être transformée en d’autres formes, comme un cœur, et adaptée à de nouveaux styles selon le concept de chaque activité. iF Design décrit également l’essence de ce logo comme une simplicité alliée à la souplesse, qui lui permet de s’adapter à des concepts variés. Un tel logo peut tenir lieu de nom. Qu’il figure en petit sur une pochette d’album ou en grand sur une scène ou un produit, il suffit à évoquer le même groupe. Même lorsque le concept change avec le temps, le logo demeure. Il ne s’agit donc pas simplement d’une manière de mettre joliment en valeur le nom du groupe. Le logo devient une mémoire visuelle qui rassemble les différentes facettes des artistes en une seule identité.

Concevoir jusqu’au temps d’attente avant la sortie d’un album
En cherchant WhyKiiiKiii Tour de KiiiKiii, on tombe d’abord sur un site de voyage, avant même de trouver l’album. On y saisit son nom et son lieu de départ, puis on choisit un billet pour commencer un voyage dont KiiiKiii est la destination. Le site a été lancé dans le cadre de la promotion du retour du groupe, afin de faire connaître son troisième mini-album, paru en août 2026. Le voyage ne se réduit pas à un simple prétexte : les vingt-quatre heures d’une journée sont réparties en six circuits, et les morceaux de l’album sont présentés comme autant de voyages. Les visiteurs choisissent une tranche horaire et un circuit, puis découvrent naturellement les titres de l’album en suivant cartes, guides et avis. Autrement dit, au lieu de faire écouter la musique d’abord pour promouvoir l’album, le site crée d’abord une situation qui donne envie de la découvrir. Après avoir parcouru le site et déniché quelques indices, on se prend naturellement à vouloir écouter les morceaux et à attendre le prochain teaser. On suit déjà le retour du groupe avant même d’avoir entendu l’album. Cette page d’accueil ressemble donc moins à un espace d’information qu’à un dispositif promotionnel qui transforme l’attente de l’album en contenu à part entière. Le processus a été conçu pour donner envie d’écouter la musique, plutôt que pour la faire entendre d’emblée.
Concevoir la musique ne consiste pas à ajouter quelque chose au son. Il s’agit de découvrir l’identité et l’univers de la musique, puis de leur donner une forme qui suscite la curiosité et reste plus longtemps en mémoire. Si, plutôt que de suivre des formats familiers, on se demandait ce que cette musique pourrait révéler de nouveau et ce qu’elle pourrait laisser en mémoire, jusqu’où sa forme pourrait-elle évoluer ? La musique commence par le son, mais rien ne l’oblige à s’y achever. Peut-être peut-on même concevoir la prochaine forme de la musique, celle qui n’a pas encore été créée.










